Et j’avoue, je suis mitigé. Certes, je m’attendais à ce que l’expo se centre autour des manuscrits français. Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit à ce point.
Je ne parle même pas des raccourcis et des non-dits : Mordred, pour ne citer que lui, n’est présenté que comme le fils incestueux d’Arthur, son ennemi ; lorsqu’ils parlent du Gododdin, ils précisent qu’il trouve la mort plus ou moins en même temps qu’Arthur, mais il n’apparaît nulle part que ce personnage ayant énormément évolué au cours des siècles. Oui, il ne faut pas embrouiller le néophyte. Alors pourquoi ne pas lui expliquer les choses clairement – même si elles paraissent parfois compliquées – pour contenter aussi ceux qui s’y connaissent un petit peu plus ?
Le plus gros défaut de l’exposition : une expo française (donc on ne peut plus chauvine), et donc (plus ou moins) centrée autour d’un personnage français, né (très tardivement =D) de l’imagination fertile d’un Français qui, puisque le chevalier est Français et que l’auteur est Français est présenté comme le chevalier parfait.
Lancelot du Lac, vous l’aurez reconnu. Il va sans dire qu’il est parfaitement normal qu’un chevalier qui (veuillez excuser ma vulgarité) baise la femme de son Roi représente l’incarnation la plus parfaite de l’amoureux courtois.
Diantre.
Comparer Iseult et Tristan à Guenièvre et Lancelot… Sans vouloir jouer les rabat-joies, il n’y a rien de commun entre ces deux histoires – à part l’adultère.
Je le sais, Arthur est souvent réduit au stade d’électron dans les récits médiévaux – surtout les romans… français
justement. Mais l’exposition s’appelait « la légende du Roi Arthur », il me semble, et non « les-textes-français-qui-portent-Lancelot-au-firmament-de-la-légende-arthurienne »…
Il existe pourtant des textes tournant vraiment autour d’Arthur lui-même. Je veux parler, par exemple, de La Morte DArthur, de Thomas Malory, par exemple. Eh bien j’ai failli manquer le
bouquin. Présenté en fin d’exposition, mal positionné, dans une version du XIXe siècle… C’est à croire que les organisateurs ne voulaient
pas qu’on le trouve.
Auraient-ils oublié qu’Arthur est un personnage britannique, à la base ? Et quelle audace de considérer que Chrétien de Troyes est le tout premier à s’emparer de la légende pour en faire une œuvre littéraire ! Quid des poèmes qui devaient se balader de cour en cour, tous ne trouvant pas leur place par écrit, et certains perdus à travers les siècles ? Et que faire de Gildas, Nennius, Monmouth et les autres ? Certes, leur textes tiennent plus de chroniques historiques que de romances ; pourtant, ils n’ont pas non plus le statut de textes historiques parce que tous s’accordent à dire que certains faits qu’ils relatent n’ont pas existé tels quels – certains étant carrément affabulatoires. Alors que sont-ils ? Si ce sont des textes de fictions, pourquoi ne sont-ils pas considérés eux aussi comme des œuvres littéraires ? Simplement à cause de leur forme ? Et la Guerre des Gaules, alors… n’a-t-elle pas une double fonction de texte littéraire et de témoignage historique ??
Bref, j’ai trouvé cette dernière remarque d’une présomption sans appel. Inutile de dire que je n’ai pas apprécié.
Du tout.
La BNF ou « comment mettre NOUS en avant ? »
Reconnaissons une chose à cette exposition : les manuscrits anciens y étaient nombreux (et, bien entendu, j’ai un peu forci le trait : on n’y parle pas que de Chrétien de Troyes – sauf la guide – donc il y a en fait bien d’autres textes, y compris des textes étrangers), bien présentés, et beaucoup venaient apparemment d’être restaurés. Bref, une partie de moi était au paradis. Le prix reste abordable (7 euros pour les adultes, 5 pour les enfants et les étudiants) et j’ai passé un bon moment : l’entrée en matière présente quelques extraits de films rattachés à l’arthuriana ; les kakemono (dont le défaut principal consiste en les raccourcis grossiers qu’ils font, et, à plusieurs reprises, en le fait de mélanger deux textes) sont ludiques ; les textes « lus » et les œuvres d’art autres que les manuscrits.
Je suis, bien sûr, conscient des contraintes imposées par ce genre d’expositions : il faut faire court, précis, et toucher le public le plus large possible. Or la Matière de Bretagne est dense et part dans tous les sens : le visiteur alpha (et parfois bêta) . Alors pourquoi ne pas concentrer l’exposition autour d’un personnage ou d’un thème, ou même d’une période ? Parce que finalement, j’aurais sans doute été moins déçu si l’expo avait porté un autre titre, qui correspondrait davantage aux textes qu’elle présentait… Pourquoi pas « les chevaliers de la Table Ronde dans les manuscrits médiévaux français de tel à tel siècle ? » ou, pour faire plus court et percutant, « La légende arthurienne vue par les auteurs français de tel à tel siècle », voire même « La légende arthurienne en France » ? De toute manière, la plupart des textes qui n’appartenaient pas aux fonds de la BNF ayant sans doute dû être transportés depuis d’autres bibliothèques, ils restaient en quantité suffisamment anecdotique pour pouvoir passer comme « bonus »…
Une expo à voir, mais en gardant à l'esprit que ce qu'on y trouve n'est pas nécessairement ce qui a été annoncé...
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