Mardi 19 mai 2009

Mordred, Bastard Son est le premier volume d’une trilogie, paru en 2006 chez Alyson books, par l’auteur de Priest of Blood, Douglas Clegg. Un peu comme Louis dans Entretien avec un Vampire, Mordred lui-même y relate son enfance et sa jeunesse à un jeune moine, les origines de ce bâtard d’Arthur et de sa demi-sœur Morgane, dans un univers plus magique encore que les pontifes du cycle arthurien, jusqu’au sauvetage de Guenièvre, promise au Roi, un univers de légende où le Saint Graal est mis en parallèle (ou semble être) le Chaudron de la Renaissance celtique. 


 

Clegg se pose en rédempteur des personnages déchus de la Matière de Bretagne, mais en voulant les réhabiliter, il écorche, éclabousse beaucoup d’autres personnages. La couronne d’Arthur est déjà bien terne ; pourquoi, aux énormes défauts du roi légendaire, Clegg s’est-il cru obligé d’ajouter – entre autre – le vol d’une épée qui lui est destinée dans les autres récits, et le viol de Morgane ? Certes, il s’agit du récit de Mordred qui nourrit envers son père une haine insurpassable (dans ces circonstances, ça peut se comprendre), et il est possible que le portrait du roi soit légèrement biaisé ; toujours est-il que je vois mal l’intérêt qu’aurait Mordred à inventer ces faits-là, d’autant qu’ils justifient parfaitement cette haine.

 

Cela dit, la façon dont l’auteur traite ces mauvais côtés d’Arthur est parfois maladroite ; de façon totalement subjective, je dirais que je vois mal Arthur violer sa sœur malgré tous ses défauts ; de manière plus objective, je remarquerais que lorsque Clegg fait mention de ce viol (à plusieurs reprises, comme s’il voulait nous l’asséner), et que Mordred rapporte les paroles de Merlin, on insiste sur le fait que l’acte a été commis sous l’influence de « l’Épée de Pouvoir », tout comme sa tentative d’éliminer Morgane lorsqu’elle tombe enceinte. Soit. Mais pourquoi faire dans la demi-mesure ? Si Arthur doit violer Morgane, que ce soit de sa faute ou non ne change rien ni au résultat, ni à la haine de Mordred pour son père ; alors quoi. Clegg ne veut-il pas simplement faire passer la pilule ? Comment expliquer que Mordred, qui ne devrait chercher aucune excuse à son père, et qui le condamne par ailleurs, répète les dires de Merlin trois fois sur quatre, à savoir que son père a en fait bon cœur et qu’il n’aurait jamais commis cette atrocité si Excalibur ne l’y avait pas poussé.

 

 

D'autant que le viol semble parfois superflu : l'absence de son père et son état de bâtard royal ne pouvant accéder au trône, voire (admettons) l'explication selon laquelle Arthur aurait également "dérobé" son royaume à Morgane aurait très bien pu suffir à expliquer la haine que Mordred porte à son père.  

 

Mais apparemment, aux yeux de Clegg, ça ne suffisait pas - pourquoi se priver de rouler Arthur dans la boue, franchement ?

 

 

Notons qu’à ce stade de la trilogie, Arthur n’a pas encore fait son apparition (en personne). Clegg compte-t-il redorer un peu son blason par la suite ? Ou va-t-il lui faire poursuivre sa descente aux Enfers ?

 

 

Je passe sur l’amant de Mordred (sans citer son nom ce serait trop révéler du bouquin) ; malgré son charisme, il me laisse extrêmement sceptique.

 

 

Car oui, chez Clegg, Mordred aime les hommes, un peu comme si son personnage était un amalgame des héros tragiques de l’histoire et du Galehaut du Lancelot en prose. A ce sujet, d’ailleurs, nouvelle maladresse : après s’être présenté comme l’héritier d’auteurs tels que Monmouth, Malory, Chrétien de Troyes, Marie de France, Alfred, Lord Tennyson, Taliesin et les autres, après avoir prétendu qu’à la base, c’était Mordred le héros, et non Arthur (ce qui expliquerait le portrait noir qu’il en fait, même si j’ai lu tous les auteurs cités ci-dessus sauf Taliesin et que je n’ai lu ça nulle part), après nous annoncer sa volonté de raconter une nouvelle histoire du corpus arthurien, il nous annonce sa trouvaille à lui : dans son histoire, Mordred sera gay (ça commence bien, déjà un anachronisme, et le roman n’a pas débuté). Je cite : « The addition of Mordred being a gay man is my own ». En d’autres termes, il justifie l’existence de son roman par le fait que – oh Bonheur, Mordred aime les hommes.

 

Soit, moi, ça ne me dérange pas – au contraire. Et sa caractérisation du personnage me plaît en général telle qu’elle est (à ceci près que je n’ai trop apprécié le stéréotype de l’homosexuel qui a en lui une divinité féminine, contrairement aux hommes qui portent en eux Cernunnos. Mais c’est un détail). Ce qui me dérange, en revanche, c’est de l’apprendre avant d’ouvrir le livre – comme si Clegg nous plantait ses pleins phares dans les yeux en nous hurlant : « EH OH, Y A UN HOMO DANS MON HISTOIRE, Z’AVEZ VU ? »

 

Pas très subtil comme entrée en matière, d’autant que Mordred réclame un baiser à un jeune moine dès le premier chapitre, au cas où le doute persisterait encore. En procédant comme il le fait, Clegg vend son livre à travers la « gayté » du personnage principal plus que pour le texte en lui-même. Je sais que nous sommes entrés dans une ère complètement pragmatique, mais bordel, pourquoi assassiner le rêve en littérature ? Ce que je veux, en ouvrant un bouquin, ce n’est pas tomber dans un argument de vente pour le moins douteux, mais être transporté par l’histoire, entrer dedans, m’y retrouver, m’y trouver, même. Pas lire : « Alors bon l’intérêt de lire ceci est mon apport personnel : Mordred est gay. »

 

Comme s’il n’y avait pas des centaines de Mordred gays sur la toile. Après tout, à l’époque où vivait Mordred, la notion de l’homosexualité n’existait pas en tant que telle, n’est-ce pas ? Alors bi, gay, homo… Peu importe. Toujours est-il qu’en ouvrant le livre j’ai cru tomber sur les premières pages d’une thèse… Alors que pour moi, un roman doit exister de lui-même et par lui-même. Surtout un roman de ce type.

 

 

Vous allez me dire : tu es encore en train de vilipender l’œuvre d’un auteur qui a déjà écrit un bestseller.

 

Mais je n’ai en fait pas dit mon dernier mot. C’est vrai, le contenu du roman me révolte, me révulse même,  au point que j'ai été parfois contraint de fermer le livre, le temps de digérer les coups assénés à mes petits favoris ; mais  malgré un départ de l'action plutôt lent, ce tome servant après tout d'incipit à une saga, si je fais abstraction de ce que je connais du corpus, si je lis Jonhathan à la place de Mordred, David à la place de son amant, et (non, pas Saül) Albert à la place d’Arthur, et même si la notion de viol est quelque chose que j’ai du mal à digérer, alors, malgré les nombreuses incohérences et certains détails que Clegg s’efforce de justifier, attirant du même coup notre regard sur les fissures de l’édifice, j’ai beaucoup aimé ce livre (eh oui). Ou du moins, il m’a laissé une impression très forte. Stylistiquement, la légère note surannée confère au texte un poids, une puissance qu’il n’aurait pas atteints si Clegg avait utilisé un langage strictement actuel. L’univers à proprement parler est magique dans tous les sens du terme – je ne parle pas simplement de « l’Art », une sorte d’occultisme ancestral rappelant bien des romans de fantasy, que Merlin (Martin ?) transmet à Mordred, non. Je parle de la façon dont est peint cet univers, le travail effectué par la plume, sa façon de détourner les anciens mythes, les anciennes religions celtes, le syncrétisme apparent entre les religions, le frisson qu’il m’a arraché à plusieurs reprises, même au plus fort de ma désapprobation par rapport à ce qui était dit, chose qui n’arrive malheureusement, quand je lis, que très, très rarement. Un conseil donc aux puristes comme moi qui renâclent à l'idée de voir leur héros adorés malmenés et sacrifiés sur l'autel de la société de consommation : écoutez le texte. Quitte, contrairement au souhait de l'auteur, à le considérer comme "en dehors" du corpus. Ecoutez, et appréciez...

 

 

Alors si vous vous sentez d’oublier tout ce que vous avez appris, Mordred, Bastard Son est un roman à conseiller. 

Par Marrok Hengroen - Publié dans : Mes lectures - Communauté : La légende Arthurienne
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